Version voyageur


YVES MARTINET

LE DIABLE DANS SON CUIR

 

 

 

© Yves Martinet, 1993




Différent des autres

Mais pas plus différent qu’un autre

 

 

 

            UN COSMONAUTE SUR L’ÉCRAN

  J’ai oublié la théorie du stade pulmonaire,
                      ce qu’il fallait démontrer
                                quand le petit bébé,
                                          sortant du ventre de sa mère,
                respire,
        et si c’est un événement,
                c’est la première et la dernière fois,
            et s’ensorcelle indélébilement de joie,
cette joie de naître et de la liberté que l’on retrouve intacte dans l’inconscient du langage parlé :
                            « Ouf ! Je respire »
                            « Libre comme l’air »
                            « Vivre à l’air libre »
         (Il était son rêve des projets d’astronaute
          Plus tard, de nouveau étouffé
          Dans la cellule noire où il y a des graffiti
          Et un petit corps oublié dans le temps
          Il réclamera encore
                                  de l’air
                                          De l’air !
          Prisonnier du ventre prisonnier squelette
          Prisonnier du monde des mélancolies)

      Un psychanalyste me l’a dit à la télévision : Asthmatique, en étouffant, c’est le petit bébé que nous sommes peut-être qui tend ses petits bras vers le ventre doux de sa mère. Respirez !

     Où vont les nostalgies, où nous entraînent-elles ? Jamais dans le présent, jamais dans le passé, jamais dans le futur. Monde perdu, piano, accordéon, saxophone, envolées portuaires et vent remuant les pages du calendrier…



 

MALAISE DANS LA CIVILISATION

Œdipe, préoccupé
Indifférent aux hommes
Et aux petits garçons
Marche tragique dans les rues de Thèbes
Où les cris de la chair sont rendus en voix off
Et les dialogues se transcrivent à l’insu des personnages
« Je ne suis pas un pédé »
Il ne le dit pas tout haut
Mais quelque chose en lui le pense
Et il repart dans l’autre sens

Insatisfaite, la machine tourne
Écrasant des destins dans un piège de fer

Caroline meurt dans une cage dorée
Et sa petite sœur est emportée par le marchand d’esclaves

Le chant mélancolique tourne en rond aux murs du gynécée
Au bordel les sirènes échouent l’épave de leur chant arraché
Pour la santé quotidienne qui ne donnera plus à chanter

Ce monde ne veut pas de la virginité

Œdipe est loin de tout cela
Il pense à des questions qui n’ont pas de réponse
(Quel vide où l’amènent ses pas ?)
Et que le sphinx n’arrive pas à formuler
Le premier mot s’en est perdu dans le naufrage des sexualités bizarres, dans des rues bavardes où l’on n’entend que des paroles d’hommes

Ou,
Quelquefois,

Et comme voilée de transparence
Dans la chambre du cinéma muet,

Une voix douce dans un lointain souvenir


 

 

LA TERRE VAUT MIEUX QU’UNE IMAGE



Carmen est morte, la petite manouche qui connaissait les lignes de ma main. Son père, qui voulait tuer sa mère, a mal visé, comme si un canular avait fait déraper le canon : dans la tête. La caravane, les verres et les assiettes renversés, les traces humides et les bouts de gras sur la table, les linges suspendus comme l’expression de la morte. Comme une chambre d’immanence derrière les rideaux, et bien des nuits à longer d’autres paysages dans les campagnes perdues, avec des sanglots de chiens pour sonner l’angélus. Non, je n’étais pas amoureux d’elle, je n’ai jamais aimé d’autres filles que pour ce qu’elles tiennent un peu de toi. Mais une note s’est désaccordée, elle a quitté la symphonie, et comme les possibles ne font pas de cadeaux, je me dis que toi aussi tu aurais pu être une petite manouche en manque d’amour, et appelée par ton prénom à la machine impitoyable.
Carmen avait les jambes maigres, et sa culotte blanche rendait fous d’imagination les yeux des petits vieux. Des années passeront encore et c’est la tragédie des hommes : folle vieillesse, petite vitesse des recommencements impossibles, comment fais-tu pour descendre des songes et toujours nous surprendre ? C’est le problème de certains, et peut-être le nôtre, et peut-être le mien. Car si je prends de l’âge je mûris et j’ai les pieds sur terre, mais derrière moi il y a ma jeunesse qui tombe d’une hauteur vertigineuse et qui a besoin de moi, et qu’il est trop facile de ne pas écouter. Et c’est ainsi qu’elle est morte, de sa jeunesse qui l’appelait et qui n’a pas voulu la laisser partir. Passée l’heure de rêver, la vie est une perdition : alcoolique, prostituée, et toutes ces erreurs qui n’existent pas dans la maison tranquille d’innocence.
Les journalistes n’ont pas été odieux avec elle comme ils le sont quelquefois. Elle était la victime, et s’ils ne l’ont pas ironisée c’est que ça les a remués. Mais avant de la tuer, les articles n’ont pas su dire si son père l’avait violée ou si elle était consentante, et dans cette hypothèse, aura-t-elle cru y trouver l’amour, ou le malheur d’exister ? Le projet des paumés, leur rêve trop grand, se résume à peu de choses : toute une vie pour une consolation, et puis après plus rien. J’aurais voulu pour elle un fiancé timide, qui ne s’y serait pas cru autorisé, mais dont les pensées l’auraient accompagnée jusqu’au bout, pour qu’elle ne soit pas toute seule avec sa mort. Petit frère, petite sœur, dans le malheur. Nous gravitons ici-bas à la recherche de l’amour fidèle dans le froid, il n’a jamais fait bon dans cette chambre dès que les tigres ne sont pas des poupées, quand ils traquent les enfants pour des malédictions de Lune au ras du sol, et ouverts ou fermés à nos yeux tremblants de petits qui demandent il faut toujours en donner beaucoup plus. Quelque chose, quelque part, souffre encore, des morts et des absents, quand nous les trahissons.

 

 

À L’HOMME QUI CHERCHE DES LOUPS ET DES RATS

À toi qui paies si cher la cure analytique
Au prix où tu as payé la question
La question que tu dis essentielle
Et que je trouve trop longue
Qui suis-je dans le désir de mes parents ?
Je souhaite une question sans réponse
Et qu’à t’épuiser chaque jour dans un labyrinthe sans minotaure
De t’en évader par des astuces bricolées
De les voir s’effondrer à la lucidité de la lumière
Tu rêves un jour de te réveiller mort
Lassé des alibis lassé des manigances
De te jouer la comédie psychotique névrosé hystérique
Alors que tu n’as jamais existé
Et que de toi évoqué ce matin ne se souvient de rien
Alors que la vie te doit la bonté de regarder ton visage
Et de n’y rien voir du tout
Alors que ce monde dure depuis trop longtemps
Et qu’il aurait dû disparaître avec toi
Alors que le temps patine dans l’immobilité
Alors qu’il n’est à suivre que de la tête coupée
Alors que les femmes ne sont ni belles ni moches
Alors que même l’ennui est une occupation de trop
Et le temps une mauvaise habitude
Je souhaite que tu cesses de croire à l’existence des autres
Pour que tu n’aies plus à te comparer à eux
Ni à t’inventer le plus beau rôle et l’expérience que tu n’as pas
Pour pouvoir enfin proclamer à voix haute
Moi non plus je n’existe pas
Moi aussi je suis une illusion qui cherche à se convaincre
Je te souhaite de renoncer aux complaisantes biographies
Cette mère dont tu te dis amoureux
Parce qu’il faut bien l’avoir été un jour fût-ce dans une vie antérieure
Ces souffrances que tu invoques
Et qui nommé du nom restent encore à t’inventer
Je te souhaite une révulsion que tu ne connais pas
Parce que tu la refuses
Parce qu’elle ne t’est donnée qu’à moitié
Je te la souhaite tout entière
Je te souhaite qu’elle commence avec le monde
Et qu’elle finisse avec lui
Ce qui ne veut rien dire
Je te souhaite qu’elle t’enlève le présent le passé et l’avenir
Et qu’elle te donne de les voir dans leur lacunaire éblouissement
Je te souhaite de n’avoir qu’une seule idée
Et qu’elle te soit une torture
Permanente
Et que tout soit bloqué dans la mort
De n’avoir jamais qu’existé
Et que l’idée d’existence te donne l’envie de vomir
Et que cette nausée te soit l’horreur dans la cuvette
Qui est le monde depuis toujours
Et que tu saches démasquer les motivations et les dates humaines
Pour ce qu’elles n’auront jamais été
Que des ficelles à passer le temps
Des mouvements des gestes des occupations
Qui voudraient oublier que le jour est trop long
Et le temps un enfer tétanisé
Dans l’impossibilité d’être
Dans l’impossibilité d’aller de soi
Autrement que par des faux-semblants
Et le monstrueux égoïsme des petites douleurs à consoler
Je souhaite que la question Qui suis-je ?
Terrifiante à ce point que tu ne voudrais pas
Aujourd’hui même te la poser dans l’absolu
Au point d’y ajouter une réponse incluse
T’apparaisse demain comme une incongruité
Quand tu la poseras avec le sourire osseux
Comme la mâchoire du radieux tétanos dans le vent ricanant
Et qui sait que le désert du temps est la déchirure éternelle
Et qu’il est impossible qu’il y en ait une autre
Et que depuis toujours à tout jamais mort-vivant
Toi procédé chimique glandulaire
Entre des murs froids comme le tabac dans une pièce vide
Tu joues un rôle blanc sous des astres absurdes
Une marionnette accrochée à des fils
Qui voudrait susciter des ombres sur les façades

Je te souhaite tout ça parce que je suis mauvais
Une saloperie teigneuse une mygale un scorpion
Et parce qu’à mon âge je sais
Que la réponse que tu attends
Attend que la question te soit posée dans l’absolu
Et que si elle t’est inimaginable
Il faut encore que tu la saches impossible
Que la réponse que tu attends est absolue
Et que rien n’est jamais absolu
Que pour les caractères intransigeants
Et toutes les autres situations ne sont que d’accommodements

Laisse donc le complexe d’Œdipe
Si vraiment il concerne quelqu’un
Alors c’est quelqu’un qui aime et n’a jamais douté de soi
Et c’est de ça que tu es jaloux

 



SI PEAU D’ÂNE M’ÉTAIT CONTÉ



L’anneau, l’objet oraculaire, n’a pas de rendez-vous avec l’inceste. Il guette dans la durée un attachement de plus longue date. Peau d’Âne : confrontée aux signes avant-coureurs d’un proche avenir sentimental, elle les interprète dans le cadre enfantin, inadéquat, de la seule expérience affective dont elle dispose encore, et c’est là toute son erreur. Le psychanalyste est tout à fait capable d’en faire autant. Expliquer n’est pas comprendre, et il a beau jeu, pour allonger sur le divan les bouquins qu’il a lus, de confondre l’amour et la pulsion, la tétine et la vie conjugale, le désir et des bouffées de narcissisme avaricieux : on ne parle bien que de ce que l’on connaît. Invoquer la mère ou le chercher un maître à tout propos, c’est prouver seulement que l’on n’est au courant de rien d’autre, et que notre compétence s’arrête là. Mais nous, dans nos écoles mixtes, qui traversons libres prémonitions de libres compagnes d’hétérosexualité (ou autre), nous ne comprendrons plus ce qui poussait les Hellènes à œdiper. Considérant que tout mythe, tout conte de fées, ne met en scène la petite enfance que pour la montrer résorbée entièrement, avec ses névroses et ses particularités, devenues anecdotiques dès qu’il s’agit de s’affronter aux enjeux réellement névralgiques, et peu importe à l’occasion de quelle rencontre avec soi-même et union que symbolisent l’âme jeune fille et son fiancé prince charmant, la psychanalyse, qui ne retient de Blanche-Neige que les sept nains et de Peau d’Âne que son habit transitoire, reste une superstition de célibataires, fussent-ils conjoints, ne concevant qu’en deçà l’harmonie et le drame des générations à venir, et seulement en termes anachroniques de magie scientifique. Car si l’analyste traite de l’être humain comme d’une rivière douloureuse à la source, l’inconscient, lui, transcende la chronologie, et ce que le théoricien traduit en causalité méandreuse mais linéaire est déjà dans son destin de fleuve et d’océan, pluridirectionnel, sans préoccupation de détermination originelle, précède l’avenir et joue le scénario de l’homme potentiel. Peau d’Âne ne sait pas qu’elle aimera, ne connaît pas ce verbe ou n’en connaît qu’un pressentiment brouillon, mais déjà elle incarne en son père, encore sa plus proche affection, la prophétie de celui qui viendra plus tard. La névrose de l’enfant n’est déjà plus chez l’adolescent le ressassement des tendresses manquées mais le sentiment d’impossibilité des tendresses futures. Obstacles sur la route vers une autre naissance, plus ancienne que de nos origines biologiques à nos origines essentielles, par la porte d’amplitude du visage depuis toujours absent en son jour révélé de la fiancée éternelle

Ô ventre de ma mère
En toi j’étais célibataire
Et ne voudrais y retourner

Un point semble acquis. Par prédisposition spectrale nous savons parler. Nous connaissons le mot “Maman” et nous l’employons à propos de n’importe quoi. Par la suite, il nous est appris à ne plus faire de ce mot qu’un usage particulier et nominateur, ce qui prélude à l’acquisition de nouveaux termes, spécialisés, et plus tard à l’emploi d’un langage élaboré. Mais sommes-nous entièrement convaincus ? Et à qui (à notre mère, souvent) parlons-nous réellement quand nous disons « Maman » ? Qui donc, n’ayant pas encore son reflet dans le miroir, se dessine un visage avec le crayon de Sigmund Freud ?



 

CHEVELURES SAUVAGES



Il aimait de la psychanalyse l’impression de puissance qu’elle confère, et les pressions morales que par elle il pouvait exercer sur des gens mentalement fragilisés. Jadis, comme l’amour m’avait jeté au froid et que je hantais pathologiquement les halls de gares, des bouts de glands déchiquetés par le tourment me guettaient, je les guettais, chacun cherchait à profiter de l’autre, moi pour manger. Aux aguets dans les gares et sous les portes cochères, et lui si semblable à ces rôdeurs de la nuit en détresse et des plus sinistres d’entre eux, ceux qui plongent dans la toile de rêve d’araignée les malades comme du gibier. Il a donc fallu que je monte chez lui pour m’occuper de la psychanalyse, tandis que mon âme se vidait par manque de toi, lui ouvrant de tels horizons bouchés d’incrédulité qu’à certains moments j’avais peur des ravages que je provoquais dans son intelligence, et comme en toute activité je n’y mettais aucun frein. Un triste bonhomme, qui se voulait le maître des petits jeunes s’il détruisait leurs illusions.

Telle est ma violence, qui doit te surprendre, toi qui me connais. Tu te souviens de moi, mon visage menteur, l’image que vous connaissez d’un ange près du landau exposé au vent noir, incarné des oracles dans le ciel couvrant. Si en vérité j’avais été rêvé sur Terre pour la bonté que tu crois, alors, je n’ai le droit de cueillir l’abcès douloureux que pour le crever ou le faire chanter, et réellement, dans ma jeunesse, je ne connaissais trop de douleur que de mes lèvres animées, lorsqu’elles déposent sur les meurtrissures le sceau et les morsures et les scrupules du déluge amoureux. J’étais bien dans mon village, où la nuit je poussais des cris terrifiants. Mais qu’est-ce-que je savais du bonheur ? La vie sordide, la virginité flétrie par la médiocrité impure du temps, et le désir amoureux, ce faon de l’éternelle liberté sauvage, rabattu par les camionneurs vers le mugissement des abattoirs, des traces d’huile sur la chaussée. On n’est pas heureux, sur Terre, quand les nuages nous ont mangé la tête, quand ta main a lâché la mienne et qu’il ne reste que l’indifférence des objets et ce peu de ciel des quatre saisons qui achève de se consumer : petite fille aux lignes d’avenir incertaines, chagrin des lendemains que j’ai mise sur ses rails, mes rêves de nuit étoilée et de résurrection des peluches, de trains qui nous emportent sans destination, je reste paralysé fasciné pour l’office du soir tombant, sur le bord du chemin, là où tu me rejettes en continuant ta course. Près de l’amie, la tendre amie de toujours attendue, on a peur, d’être de nulle part. On se découvre un passé et un avenir d’escale en bordure de l’océan et de l’infini, mais l’on sait que son existence nous rejette. Plus tard, on se retrouve seul. On devient la démence qui se promène dans les rues, en agitant sa tête somnambule et amnésique… Non ! Non ! Non !

1981… 1982… 1983… La Terre tourne comme un fantôme. On y vit, d’études, de projets. On y jouit de la certitude des sécurités apprises. Au monde de l’amour déçu et des responsabilités tragiques et sans réponse, les lois sont différentes. Le visage de Bébé attire les couteaux. Le poignet doit être tranché. Un œil est en attente du jour qui le saura crevé. Ici, la main caresse de la mariée glisse vers le sourire de l’époux. Au monde de l’amour déçu, ce sourire, imprimé en enfer, la main de la mariée s’engage en éclaireur dans un four crématoire. Personne ne le sait. Personne ne sait, quand Dieu est mort, que les idoles de nos derniers recours ne connaissent que le désespoir. Elles nous voient, silencieuses, glacées, au bord des routes, pèlerins, confiants, le regard et la blessure affamés de la vision salvatrice, et pensent au bombardier qui ne dort plus, à l’ombre noire, à la charge pourrie de lèpre qu’il leur faudra inoculer, et c’est là leur vierge de fer cadenassée des immobiles. Autant mon encéphale me faisait mal d’hallucinations et de vaisseaux sanguins lacérés, et d’épanchements d’un froid liquide polaire, autant c’est une bombe atomique sur le Japon, la vie, défenestrée du ciel bleu, qui souffre le martyre des Japonais avant de s’irradier de joie de l’holocauste existentiel, qui tombe et qui va faire le bonheur des Japonais, et qui n’a connu du bonheur que son fouet de sadique. Comme un squelette obsédant, le Christ blême, j’aimais la déchirure fulgurante, le 22 Long Rifle, les balafres du châtiment taillées dans le visage. On cessait de me fréquenter. La tranquille réalité des petits jours sans problèmes se défaisait, intérieure, extérieure, assainie et transfigurée de son réveil de pauvre enfant à la lumière d’apocalypse, sur la clinique des décombres et des flagellations, où je faisais le cauchemar d’une salle torturée par ses fantômes chirurgiens. Je marchais et je parlais très peu, hébété, fusillé fractionné, transpercé, inhabitable, évident.

Le Diable, on dirait qu’il habite le cuir des sièges de voitures et qu’il s’habille d’un blouson de cuir. Il est arrivé que sous un porche dévasté de solitude, en voyant sortir d’une berline surchauffée une jeune femme malade de sadomasochisme, je tourne le coin de la rue pour aller vomir contre un mur mon déjeuner, et que je passe les jours suivants dans un automne de flétrissures, les mains sur le ventre et la bouche ouverte, à ne pouvoir en extraire une senteur des masses d’air corrompues qui faisandait le monde, le seul monde que je puisse habiter. La mélancolie noircit les vitres et les rend prêtes à exploser, puis je me transporte vers les habitations où l’on rencontre des âmes. Il se peut qu’infecté du charme des miroirs confidents encore je capture le reflet d’une enfant perdue et son innocence me fait mal comme une perversion, comme le browning qui lui éclatera la tempe, comme ses mains agrippées à mon col et comme ma ferveur de compassion, car rien ne peut être soufflé que ce qui a été respiré je sais par la pitié de mon cœur et par le satanisme des événements de mon destin que rien ne lui sera donné qu’un verre de chagrin et que les lits tronqués de la vivisection, rien que ce qui est réalité, je touche ses organes de l’enfer invisible, et je suis attiré comme à la résurrection par les pages sanglantes des journaux. Je ne sais pas si je vais consoler ou frapper, mais tout ce que je touche et tout ce que je sauve en est embrasé de suggestions malsaines comme une épave secouée de misère. (J’ai toujours été désarmé de puissance sur la détresse des gens, mais il n’y a que la tienne que j’ai reçue comme un don et dont je suis jaloux, et qui m’a fait vraiment peur parce qu’elle était la plus terrible, pour moi la plus précieuse et aussi la seule mienne.)

Telle est ma violence, et telle était ma solution. Comme je ne suis jamais à court de trouvailles, j’avais déniché tel fanatique corrupteur falot, la table où jeter dans le jeu les cartes drapées de rouge incandescent. Là, dans le mauvais lieu à démembrer, j’étais à l’abri, à ne détruire que ce qui devait être détruit. Huis clos, chambre de fission, espérance déchirée, fille possédée qui parle avec une voix d’homme, loin de toi et de ton petit nid qui sommeille en dehors du temps, au pays sec et avorté, loin de tout, des rêves, nulle part, toute sa physionomie proclamée de nourrisson m’avait donné l’intuition qu’il me parlerait de sa mère (ou de la mienne), mais grâce à sa perversité je pouvais l’attoucher de ma transpiration de prédateur corrosive et des yeux méchants dissimulés qui se promènent dans le noir. C’est ainsi que l’on fait ses petites affaires dans son coin : je retire mon hypothèse de l’existence (inconcevable), et quand je disparais j’anéantis. Pour qu’à la fin tout soit plus calme et que rien n’ait changé.

Sauf pour lui, car il m’a bien eu. Alors que je croyais en faire un vilain paquet de folie sanglante, ce n’était qu’une saison en enfer et au bout il y avait sa métamorphose, la petite chanson lustrale des aurores. Certes, il n’a pas renoncé à la psychanalyse, cette philosophie qui lui ressemble trop, et d’ailleurs, n’ayant la sagesse que d’être intéressé au spectacle, par quel vécu aurait-il pu la remplacer ? Mais il a appris à dépendre des gens plutôt que des idées, et qu’il est quelquefois plus sain d’être démuni et sans défense. Il s’est vengé de moi, il a oublié tout le reste. Paul, du latin Paulus, d’une ancienne racine Pallus, Palud, Phallus, Popaul. Un ami l’a revivifié, aux témoignages malléables, ensemble ils s’enthousiasment de découvertes spontanées. Et ça me fait une belle jambe. S’il me restait quelque satisfaction à tirer de lui, et elle est sans rancune, ce serait encore à le regarder devenir cinglé quand il perd sa culture et ses traditions freudiennes, et penser que je pourrais encore un peu lui laver le cerveau. Nous qui sommes sensibles, toujours, et plus que le bonheur, c’est d’être dépassés par le vent mauvais qui nous motive et nous rend fous. L’aspiration démesurée, le sang du taureau et ses tripes arrachées, le vertige halluciné dans le miroir des toilettes putrides, le chat noir écœurant au fond de la cuvette, et la mort sans famille, indifférente et affamée, bleuie de froid, dans un sous-bois étouffé, loin du bruit et des conversations, faut-il les regretter ? Mais je manque de toi, et mon âme se vide. Maintenant que le temps a passé maintenant qu’il m’a séparé de toi, il ne reviendra pas en arrière pour me rendre ton innocence perdue. Je vais vieillir très vite, déjà il me faut composer avec les limitations d’un cerveau mal irrigué. Je revois le petit garçon, tapant dans un ballon, rêveusement, sur le parking aux bandes peintes devant la grande tour 32, quand il levait des yeux noyés dans le déchiffrement des immeubles blancs et du bleu insondable, le bleu de l’inquiétude des vérités diffuses, sans savoir encore que le 5 août 1964 de ta naissance était le fond de la question et le jour le plus important de ma vie, et déjà l’élan profond de cette remontée qui me portait jusqu’au ciel, et qui un jour m’y ferait monter avec des ailes rouges et le regard contaminé des assassins.

 

 

TOTEM ET TABOU

 

Lundi soir
Heure des émissions
Allume la télévision
C’est fait ?
Voici le psychanalyste barbu
Avec des lunettes
Il va dire ceci :
« Nous, psychanalystes
Nous savons bien que les asthmatiques
Et toutes les personnes qui souffrent
D’une maladie de l’étouffement
Lancent un appel au secours
Et qu’il est adressé à Maman
Nous l’avons découvert en psychanalysant »
Et en disant cela il te montre du doigt
Sans savoir que c’est toi
Mais il sait bien que quelqu’un est là
Et innocemment
Car la déformation professionnelle
C’est toujours inconscient
Et un peu ignorant
Il te dit « Toi,
Tu n’es pas asthmatique,
Pourquoi ? »
Quelqu’un t’a reconnu
Et il a vu tout nu
Dans les pensées que tu caches
Et donc dans celles que tu ne connais pas
Un petit ange fripé
Deux menottes à saisir un rivage promis
Et un frémissement au fond de sa chair tendre
Qui est le premier mot à propulser dans cette zone
Et c’est un poisson rouge dans un bocal
Le psychanalyste
À la télévision
Qui revient d’il y a très longtemps
Pour te dire : « C’est toi
Je t’ai reconnu
Il a passé du temps mais tu n’as pas beaucoup grandi
Tu es toujours le même et d’ailleurs
Tu es resté au début de l’histoire
Et c’est toujours le premier jour
Le premier et le seul jour important de ta vie »
— Entre parenthèses
L’inconscient
C’est un peu comme la télévision
Nos miroirs sont des écrans vides
C’est-à-dire
Que nous y projetons les écrans vides
De nos visages de tous les jours improbables
Mais il y a toujours un spécialiste
Celui qui connaît le bouton
Et regardez son doigt :
Au secours !
Oh ! L’imprudent !
Le bouton !
C’est sûr qu’il va y appuyer !
Alors l’écran s’allume
Et on se découvre tel qu’on ne se serait jamais cru
Comme un paysage du commandant Cousteau
Et tout-à-coup
Dans un huis clos plein de tourments et de fureurs
Avec un personnage immense
Et qui s’appelle notre mère
Et qui va nous chasser de l’écran
Car dans la structure atomique comme dans le système solaire
Il faut qu’il y ait un gros machin à quoi tout se tienne
Et tout autour des particules qui gravitent
Qui ne sauraient avoir de pesanteur indépendante
Qui l’entourent d’un timide cercle d’apprivoisement
Et qui l’implorent avec des voix trop petites
« Pitié ! Écoute-moi
Je suis là, tout près de toi
Je te fais signe et je souffre de ton indifférence
Prends-moi dans ta chaleur et surtout
Ne me rejette pas si loin, si loin, Oh !
C’est beaucoup trop loin de toi…
Mamaaaaan ! ! ! »

Sigmund Freud est né le 6 mai 1856 à Freiberg en Moravie
Totem solaire : Taureau (la bouche)
Totem ascendant : Scorpion (l’anus et le sexe)
Et dans le secteur VIII où s’orientent la morbidité, les angoisses obsessionnelles, et surtout la sexualité la Lune : le ventre maternel, la petite enfance, le milieu parental.

Comment fut découvert le complexe d’Œdipe ?
Une souffrance lui a dit Mon papa m’a violée
Mais puisqu’il ne voulait pas la croire
Il fallait bien qu’il trouve une autre explication

Libération du 10 juillet 1992 : « On a longtemps reproché aux psychanalystes de nier la réalité des incestes racontés dans l’intimité de l’analyse. »
Élisabeth Roudinesco, psychanalyste : « Je pense qu’aujourd’hui aucun analyste sérieux ne nie la réalité de l’inceste sous prétexte que le fantasme existe. »

Il faut voir la fille du père de la psychanalyse
Telle qu’en rêve elle apparut à l’Homme-aux-Rats :
Pour copuler avec elle
Il faut s’allonger de dos sur elle
(Ah ! Petite moelleuse comme un divan affamée d’excréments)
Elle ne voit que la merde qu’elle a dans les yeux

Un cosmonaute sur l’écran
Passe dans sa gelée

La suite : Reliquat résiduel

TABLE DES MATIÈRES
Un cosmonaute sur l’écran
Malaise dans la civilisation
La Terre vaut mieux qu’une image
À l’homme qui cherche des loups et des rats
Si Peau d’Âne m’était conté
Chevelures sauvages
Totem et Tabou

Cet ouvrage est également disponible en
- version imprimable -


Version voyageur

La “version voyageur” disponible ici
coïncide avec la quasi intégralité de l’auteur, soit :

- Le Diable dans son cuir -
- Reliquat résiduel -
- Drame de grisaille -
- Tout le monde meurt -
- Jésus-Christ et autres contes -
- J’ai frappé une femme -

Autres et nouveaux éléments de réflexion sur
Jésus, Freud, l’inconscient, l’obéissance, le rationalisme,
et poèmes… Reste :
- Des atomes coraniques -