YVES MARTINET
LE DIABLE DANS SON CUIR
© Yves Martinet, 1993
Différent des autres
Mais pas plus différent qu’un autre
UN COSMONAUTE SUR L’ÉCRAN
LA TERRE VAUT MIEUX QU’UNE IMAGE Carmen est morte, la petite manouche qui connaissait les lignes de ma main. Son père, qui voulait tuer sa mère, a mal visé, comme si un canular avait fait déraper le canon : dans la tête. La caravane, les verres et les assiettes renversés, les traces humides et les bouts de gras sur la table, les linges suspendus comme l’expression de la morte. Comme une chambre d’immanence derrière les rideaux, et bien des nuits à longer d’autres paysages dans les campagnes perdues, avec des sanglots de chiens pour sonner l’angélus. Non, je n’étais pas amoureux d’elle, je n’ai jamais aimé d’autres filles que pour ce qu’elles tiennent un peu de toi. Mais une note s’est désaccordée, elle a quitté la symphonie, et comme les possibles ne font pas de cadeaux, je me dis que toi aussi tu aurais pu être une petite manouche en manque d’amour, et appelée par ton prénom à la machine impitoyable.
SI PEAU D’ÂNE M’ÉTAIT CONTÉ L’anneau, l’objet oraculaire, n’a pas de rendez-vous avec l’inceste. Il guette dans la durée un attachement de plus longue date. Peau d’Âne : confrontée aux signes avant-coureurs d’un proche avenir sentimental, elle les interprète dans le cadre enfantin, inadéquat, de la seule expérience affective dont elle dispose encore, et c’est là toute son erreur. Le psychanalyste est tout à fait capable d’en faire autant. Expliquer n’est pas comprendre, et il a beau jeu, pour allonger sur le divan les bouquins qu’il a lus, de confondre l’amour et la pulsion, la tétine et la vie conjugale, le désir et des bouffées de narcissisme avaricieux : on ne parle bien que de ce que l’on connaît. Invoquer la mère ou le chercher un maître à tout propos, c’est prouver seulement que l’on n’est au courant de rien d’autre, et que notre compétence s’arrête là. Mais nous, dans nos écoles mixtes, qui traversons libres prémonitions de libres compagnes d’hétérosexualité (ou autre), nous ne comprendrons plus ce qui poussait les Hellènes à œdiper. Considérant que tout mythe, tout conte de fées, ne met en scène la petite enfance que pour la montrer résorbée entièrement, avec ses névroses et ses particularités, devenues anecdotiques dès qu’il s’agit de s’affronter aux enjeux réellement névralgiques, et peu importe à l’occasion de quelle rencontre avec soi-même et union que symbolisent l’âme jeune fille et son fiancé prince charmant, la psychanalyse, qui ne retient de Blanche-Neige que les sept nains et de Peau d’Âne que son habit transitoire, reste une superstition de célibataires, fussent-ils conjoints, ne concevant qu’en deçà l’harmonie et le drame des générations à venir, et seulement en termes anachroniques de magie scientifique. Car si l’analyste traite de l’être humain comme d’une rivière douloureuse à la source, l’inconscient, lui, transcende la chronologie, et ce que le théoricien traduit en causalité méandreuse mais linéaire est déjà dans son destin de fleuve et d’océan, pluridirectionnel, sans préoccupation de détermination originelle, précède l’avenir et joue le scénario de l’homme potentiel. Peau d’Âne ne sait pas qu’elle aimera, ne connaît pas ce verbe ou n’en connaît qu’un pressentiment brouillon, mais déjà elle incarne en son père, encore sa plus proche affection, la prophétie de celui qui viendra plus tard. La névrose de l’enfant n’est déjà plus chez l’adolescent le ressassement des tendresses manquées mais le sentiment d’impossibilité des tendresses futures. Obstacles sur la route vers une autre naissance, plus ancienne que de nos origines biologiques à nos origines essentielles, par la porte d’amplitude du visage depuis toujours absent en son jour révélé de la fiancée éternelle
Un point semble acquis. Par prédisposition spectrale nous savons parler. Nous connaissons le mot “Maman” et nous l’employons à propos de n’importe quoi. Par la suite, il nous est appris à ne plus faire de ce mot qu’un usage particulier et nominateur, ce qui prélude à l’acquisition de nouveaux termes, spécialisés, et plus tard à l’emploi d’un langage élaboré. Mais sommes-nous entièrement convaincus ? Et à qui (à notre mère, souvent) parlons-nous réellement quand nous disons « Maman » ? Qui donc, n’ayant pas encore son reflet dans le miroir, se dessine un visage avec le crayon de Sigmund Freud ?
CHEVELURES SAUVAGES Il aimait de la psychanalyse l’impression de puissance qu’elle confère, et les pressions morales que par elle il pouvait exercer sur des gens mentalement fragilisés. Jadis, comme l’amour m’avait jeté au froid et que je hantais pathologiquement les halls de gares, des bouts de glands déchiquetés par le tourment me guettaient, je les guettais, chacun cherchait à profiter de l’autre, moi pour manger. Aux aguets dans les gares et sous les portes cochères, et lui si semblable à ces rôdeurs de la nuit en détresse et des plus sinistres d’entre eux, ceux qui plongent dans la toile de rêve d’araignée les malades comme du gibier. Il a donc fallu que je monte chez lui pour m’occuper de la psychanalyse, tandis que mon âme se vidait par manque de toi, lui ouvrant de tels horizons bouchés d’incrédulité qu’à certains moments j’avais peur des ravages que je provoquais dans son intelligence, et comme en toute activité je n’y mettais aucun frein. Un triste bonhomme, qui se voulait le maître des petits jeunes s’il détruisait leurs illusions. Telle est ma violence, qui doit te surprendre, toi qui me connais. Tu te souviens de moi, mon visage menteur, l’image que vous connaissez d’un ange près du landau exposé au vent noir, incarné des oracles dans le ciel couvrant. Si en vérité j’avais été rêvé sur Terre pour la bonté que tu crois, alors, je n’ai le droit de cueillir l’abcès douloureux que pour le crever ou le faire chanter, et réellement, dans ma jeunesse, je ne connaissais trop de douleur que de mes lèvres animées, lorsqu’elles déposent sur les meurtrissures le sceau et les morsures et les scrupules du déluge amoureux. J’étais bien dans mon village, où la nuit je poussais des cris terrifiants. Mais qu’est-ce-que je savais du bonheur ? La vie sordide, la virginité flétrie par la médiocrité impure du temps, et le désir amoureux, ce faon de l’éternelle liberté sauvage, rabattu par les camionneurs vers le mugissement des abattoirs, des traces d’huile sur la chaussée. On n’est pas heureux, sur Terre, quand les nuages nous ont mangé la tête, quand ta main a lâché la mienne et qu’il ne reste que l’indifférence des objets et ce peu de ciel des quatre saisons qui achève de se consumer : petite fille aux lignes d’avenir incertaines, chagrin des lendemains que j’ai mise sur ses rails, mes rêves de nuit étoilée et de résurrection des peluches, de trains qui nous emportent sans destination, je reste paralysé fasciné pour l’office du soir tombant, sur le bord du chemin, là où tu me rejettes en continuant ta course. Près de l’amie, la tendre amie de toujours attendue, on a peur, d’être de nulle part. On se découvre un passé et un avenir d’escale en bordure de l’océan et de l’infini, mais l’on sait que son existence nous rejette. Plus tard, on se retrouve seul. On devient la démence qui se promène dans les rues, en agitant sa tête somnambule et amnésique… Non ! Non ! Non ! 1981… 1982… 1983… La Terre tourne comme un fantôme. On y vit, d’études, de projets. On y jouit de la certitude des sécurités apprises. Au monde de l’amour déçu et des responsabilités tragiques et sans réponse, les lois sont différentes. Le visage de Bébé attire les couteaux. Le poignet doit être tranché. Un œil est en attente du jour qui le saura crevé. Ici, la main caresse de la mariée glisse vers le sourire de l’époux. Au monde de l’amour déçu, ce sourire, imprimé en enfer, la main de la mariée s’engage en éclaireur dans un four crématoire. Personne ne le sait. Personne ne sait, quand Dieu est mort, que les idoles de nos derniers recours ne connaissent que le désespoir. Elles nous voient, silencieuses, glacées, au bord des routes, pèlerins, confiants, le regard et la blessure affamés de la vision salvatrice, et pensent au bombardier qui ne dort plus, à l’ombre noire, à la charge pourrie de lèpre qu’il leur faudra inoculer, et c’est là leur vierge de fer cadenassée des immobiles. Autant mon encéphale me faisait mal d’hallucinations et de vaisseaux sanguins lacérés, et d’épanchements d’un froid liquide polaire, autant c’est une bombe atomique sur le Japon, la vie, défenestrée du ciel bleu, qui souffre le martyre des Japonais avant de s’irradier de joie de l’holocauste existentiel, qui tombe et qui va faire le bonheur des Japonais, et qui n’a connu du bonheur que son fouet de sadique. Comme un squelette obsédant, le Christ blême, j’aimais la déchirure fulgurante, le 22 Long Rifle, les balafres du châtiment taillées dans le visage. On cessait de me fréquenter. La tranquille réalité des petits jours sans problèmes se défaisait, intérieure, extérieure, assainie et transfigurée de son réveil de pauvre enfant à la lumière d’apocalypse, sur la clinique des décombres et des flagellations, où je faisais le cauchemar d’une salle torturée par ses fantômes chirurgiens. Je marchais et je parlais très peu, hébété, fusillé fractionné, transpercé, inhabitable, évident. Le Diable, on dirait qu’il habite le cuir des sièges de voitures et qu’il s’habille d’un blouson de cuir. Il est arrivé que sous un porche dévasté de solitude, en voyant sortir d’une berline surchauffée une jeune femme malade de sadomasochisme, je tourne le coin de la rue pour aller vomir contre un mur mon déjeuner, et que je passe les jours suivants dans un automne de flétrissures, les mains sur le ventre et la bouche ouverte, à ne pouvoir en extraire une senteur des masses d’air corrompues qui faisandait le monde, le seul monde que je puisse habiter. La mélancolie noircit les vitres et les rend prêtes à exploser, puis je me transporte vers les habitations où l’on rencontre des âmes. Il se peut qu’infecté du charme des miroirs confidents encore je capture le reflet d’une enfant perdue et son innocence me fait mal comme une perversion, comme le browning qui lui éclatera la tempe, comme ses mains agrippées à mon col et comme ma ferveur de compassion, car rien ne peut être soufflé que ce qui a été respiré je sais par la pitié de mon cœur et par le satanisme des événements de mon destin que rien ne lui sera donné qu’un verre de chagrin et que les lits tronqués de la vivisection, rien que ce qui est réalité, je touche ses organes de l’enfer invisible, et je suis attiré comme à la résurrection par les pages sanglantes des journaux. Je ne sais pas si je vais consoler ou frapper, mais tout ce que je touche et tout ce que je sauve en est embrasé de suggestions malsaines comme une épave secouée de misère. (J’ai toujours été désarmé de puissance sur la détresse des gens, mais il n’y a que la tienne que j’ai reçue comme un don et dont je suis jaloux, et qui m’a fait vraiment peur parce qu’elle était la plus terrible, pour moi la plus précieuse et aussi la seule mienne.) Telle est ma violence, et telle était ma solution. Comme je ne suis jamais à court de trouvailles, j’avais déniché tel fanatique corrupteur falot, la table où jeter dans le jeu les cartes drapées de rouge incandescent. Là, dans le mauvais lieu à démembrer, j’étais à l’abri, à ne détruire que ce qui devait être détruit. Huis clos, chambre de fission, espérance déchirée, fille possédée qui parle avec une voix d’homme, loin de toi et de ton petit nid qui sommeille en dehors du temps, au pays sec et avorté, loin de tout, des rêves, nulle part, toute sa physionomie proclamée de nourrisson m’avait donné l’intuition qu’il me parlerait de sa mère (ou de la mienne), mais grâce à sa perversité je pouvais l’attoucher de ma transpiration de prédateur corrosive et des yeux méchants dissimulés qui se promènent dans le noir. C’est ainsi que l’on fait ses petites affaires dans son coin : je retire mon hypothèse de l’existence (inconcevable), et quand je disparais j’anéantis. Pour qu’à la fin tout soit plus calme et que rien n’ait changé. Sauf pour lui, car il m’a bien eu. Alors que je croyais en faire un vilain paquet de folie sanglante, ce n’était qu’une saison en enfer et au bout il y avait sa métamorphose, la petite chanson lustrale des aurores. Certes, il n’a pas renoncé à la psychanalyse, cette philosophie qui lui ressemble trop, et d’ailleurs, n’ayant la sagesse que d’être intéressé au spectacle, par quel vécu aurait-il pu la remplacer ? Mais il a appris à dépendre des gens plutôt que des idées, et qu’il est quelquefois plus sain d’être démuni et sans défense. Il s’est vengé de moi, il a oublié tout le reste. Paul, du latin Paulus, d’une ancienne racine Pallus, Palud, Phallus, Popaul. Un ami l’a revivifié, aux témoignages malléables, ensemble ils s’enthousiasment de découvertes spontanées. Et ça me fait une belle jambe. S’il me restait quelque satisfaction à tirer de lui, et elle est sans rancune, ce serait encore à le regarder devenir cinglé quand il perd sa culture et ses traditions freudiennes, et penser que je pourrais encore un peu lui laver le cerveau. Nous qui sommes sensibles, toujours, et plus que le bonheur, c’est d’être dépassés par le vent mauvais qui nous motive et nous rend fous. L’aspiration démesurée, le sang du taureau et ses tripes arrachées, le vertige halluciné dans le miroir des toilettes putrides, le chat noir écœurant au fond de la cuvette, et la mort sans famille, indifférente et affamée, bleuie de froid, dans un sous-bois étouffé, loin du bruit et des conversations, faut-il les regretter ? Mais je manque de toi, et mon âme se vide. Maintenant que le temps a passé maintenant qu’il m’a séparé de toi, il ne reviendra pas en arrière pour me rendre ton innocence perdue. Je vais vieillir très vite, déjà il me faut composer avec les limitations d’un cerveau mal irrigué. Je revois le petit garçon, tapant dans un ballon, rêveusement, sur le parking aux bandes peintes devant la grande tour 32, quand il levait des yeux noyés dans le déchiffrement des immeubles blancs et du bleu insondable, le bleu de l’inquiétude des vérités diffuses, sans savoir encore que le 5 août 1964 de ta naissance était le fond de la question et le jour le plus important de ma vie, et déjà l’élan profond de cette remontée qui me portait jusqu’au ciel, et qui un jour m’y ferait monter avec des ailes rouges et le regard contaminé des assassins.
TOTEM ET TABOU
Lundi soir
Sigmund Freud est né le 6 mai 1856 à Freiberg en Moravie
Comment fut découvert le complexe d’Œdipe ?
Libération du 10 juillet 1992 : « On a longtemps reproché aux psychanalystes de nier la réalité des incestes racontés dans l’intimité de l’analyse. »
Il faut voir la fille du père de la psychanalyse
Un cosmonaute sur l’écran
La suite : Reliquat résiduel TABLE DES MATIÈRES
Cet ouvrage est également disponible en La “version voyageur” disponible ici - Le Diable dans son cuir -
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